• « La corrida est moins qu'un art parce qu'elle semble échouer à produire une vraie représentation, vouée qu'elle est à la présentation du vrai : un vrai danger, une blessure béante, la mort. Mais, pour la même raison, la corrida est plus qu'un art : c'est la culture humaine même. Ce n'est pas, comme l'opéra, un art total, c'est une culture totale, parce qu'en elle fusionnent toutes les autres pratiques culturelles. De fait, la corrida n'est ni un sport, ni un jeu, ni un sacrifice, elle est plus qu'un spectacle et elle n'est pas exactement un art ni vraiment un rite. Comme l'opéra, elle emprunte quelque chose à toutes les autres formes de la culture pour en faire un tout original et sublime. Elle fait de la surface des autres pratiques humaines sa propre profondeur. Au sport, elle emprunte la mise en scène du corps et le sens de l'exploit physique, mais non les scores et les records. Comme la domestication, fondement de la civilisation, elle humanise l'animal, mais elle le laisse libre. Comme dans un combat, on cherche à dominer l'adversaire, mais toujours le même doit y vaincre, c'est l'homme. Aux cultes, elle prend l'obsession des signes, mais il n'y a ni dieux ni transcendance. Au jeu, elle emprunte la gratuité et la feinte, mais les protagonistes n'y jouent pas, si ce n'est leur vie. Elle rend la tragédie réelle, parce qu'on y meurt tout de bon, mais elle rend la lutte à mort théâtrale parce qu'on y joue la vie et la mort déguisé en habit de lumière. D'un jeu, elle fait un art parce qu'elle n'a d'autre finalité que son acte ; d'un art, elle fait un jeu parce qu'elle rend sa part au hasard. Spectacle de la fatalité et de l'incertitude, où tout est imprévisible - comme dans une compétition sportive - et l'issue connue d'avance - comme dans un rite sacrificiel...La tauromachie est moins qu'un art parce qu'elle est vraie, et au-dessus de tout autre art, aussi parce qu'elle est vraie. Le toreo, art de l'instant qui dure, ne parvient jamais à l'immuabilité des oeuvres des « vrais » arts et à la pureté des créations imaginaires, parce que ses oeuvres sont réelles et donc vulnérables, parce qu'elles sont entachées de l'impureté de la réalité : la blessure du corps, le sang, la mort. »

  • Tenter à la fois de philosopher pour soi et par le poème de Lucrèce. Mettre l'exercice de sa libre pensée à l'épreuve de la rationalité d'un texte, et mettre réciproquement le texte à l'épreuve d'un questionnement. On a donc cherché dans le De Rerum Natura la logique du clinamen, cet étrange mouvement des éléments dont dérive tout ce qui est. Deux modèles permettent peut-être de l'approcher : celui de la langue - le sens est issu de la combinaison d'éléments littéraux insignifiants, et des déclinaisons-flexions des mots par quoi ils entrent en relation ; et celui du rapport sexuel - la vie est issue de la combinaison d'éléments séminaux et des déclinaisons-inclinations par quoi ils. entrent en relation. Mais, s'agissant de l'origine, ou du moins de ce qui en tient lieu : les naissances ; s'agissant du principe, ou du moins de ce qui en tient lieu : la répétition ; s'agissant de l'élément, ou du moins de ce qui en tient lieu : un autre élément, ces deux modèles ne sont-ils pas recouverts par un ce-à-partir-de-quoi plus général ? Pourtant Tout ne peut pas se penser. Il n'y a de logique qu'humble, discrète et minimale, par les éléments une fois de plus. Quelle est donc la logique même de l'élément, s'il n'y a d'élément que pour (et par) un autre ? C'est à un bouleversement de ces questions classiques que le clinamen nous engage, comme c'est à une curieuse subversion de la Nature et de ses mythologies que la nature des choses nous invite.

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